Alain Berset: «Non, je n’ai pas mauvaise conscience d’aller à Davos»

Le Temps - 20.01.2018 

Le Temps: Vous rencontrerez Donald Trump au Forum économique mondial de Davos la semaine prochaine. Vous sentez-vous des points communs avec le président américain?

Alain Berset: Nous avons des origines politiques très différentes, mais c’est précisément ce qui fait la force d’une telle rencontre. Et vous savez, avant de parler avec un interlocuteur, je ne me pose pas la question de savoir si je partage avec lui des vues idéologiques. Nos deux pays ont beaucoup en commun. Les Etats-Unis sont évidemment pour nous un partenaire important sur le plan tant économique que diplomatique. Nous avons aussi des questions globales majeures à aborder, par exemple l’importance du multilatéralisme, la Suisse abritant de nombreuses organisations internationales à Genève.

La venue de Donald Trump a ranimé les mouvements altermondialistes. Avez-vous à l’époque fréquenté Porto Alegre?

Je n’ai jamais participé à ces mouvements et ne suis jamais allé à Porto Alegre. En revanche, je crois profondément à la force du débat démocratique et à l’importance du dialogue. J’ai suivi avec intérêt les grandes évolutions qui se sont produites à Davos. Le Forum a su entendre les voix critiques. Il a ouvert des espaces de dialogue et de débat. Cette année, il y aura quelques manifestations, probablement dues au fait que Davos 2018 sera l’une des plus importantes éditions de l’histoire du sommet eu égard au panel des participants.

Des socialistes se sont toujours refusés d’aller à Davos. Vous n’avez pas mauvaise conscience?

Non. J’ai toujours défendu bec et ongles ma liberté de dialogue, d’échange et de rencontre. Dans le fond, je n’ai jamais pensé qu’il valait mieux renoncer à la discussion. Ce n’est pas non plus dans la tradition de la Suisse! Notre force est précisément de mener des discussions avec l'ensemble des acteurs qui existent dans un dossier. Cette capacité fait partie de l’ADN politique de notre pays et marque notre spécificité sur la scène internationale.

Avez-vous été déçu par le rôle de power play qu’a joué l’UE face à la Suisse en décembre dernier?

Je n’ai pas à être déçu. Nous avons des intérêts à défendre et nous sommes conscients que nos interlocuteurs font de même. Nous ne sommes pas dans le cadre de relations familiales…

Jean-Claude Juncker parlait quand même de relations d’amitié avec la Suisse pas plus tard qu’en novembre. Quand un ami dit quelque chose et ne le fait pas, on est déçu…

M’avez-vous entendu, moi, parler de traité d’amitié avec l’UE? A la fin, c’est une question d’intérêts. Il est vrai que les séquences de ces dernières années, puis celle de décembre, ne sont pas très simples. Le parlement a montré comment il souhaitait mettre en œuvre l’initiative sur l’immigration acceptée par la population en 2014. Cela nous a permis en 2017 de reprendre un dialogue plus complet avec l’UE sur la manière de développer une dynamique positive dans nos relations, et les travaux ont repris dans plusieurs dossiers en cours. Mais j’ai aussi l’impression qu’on a tendance, lorsque cela va bien, à dire que les relations sont extraordinaires et, lorsque cela va moins bien, à dire qu’elles sont catastrophiques. Les deux interprétations sont exagérées. Soyons réalistes. La séquence de décembre n’est pas décevante à mes yeux. Elle n’est simplement pas fondée.

C’est-à-dire?

On ne met pas sur liste grise un pays qui a réalisé l’échange automatique d’informations et qui est en train de revoir la fiscalité de ses entreprises. Il y a eu un échec devant le peuple, mais c’est la démocratie. La question de l’équivalence boursière nous préoccupe également. Nous remplissons toutes les conditions d’un point de vue technique. Il s’agit d’une discrimination inacceptable.

Les gens ne comprennent plus rien aux enjeux dans le dossier européen. Que veut le Conseil fédéral? Y a-t-il unanimité au sein du collège?

Nous avons vécu en 2017 deux événements importants. Avec la mise en œuvre de l’art. 121a compatible avec la libre circulation des personnes, nous avons vu s’installer un mouvement positif sur différents dossiers. Le deuxième élément – qui a naturellement une influence – est le changement d’un membre au sein du Conseil fédéral. Nous sommes dans une phase où nous refondons et reformons une position pour la suite. Nous avons des discussions actives à ce sujet. Vous me permettrez de les mener d’abord au sein du Conseil fédéral avant d’en discuter avec vous.

Vous venez de perdre la plus importante votation de votre mandat – la réforme des retraites – et pourtant, selon un sondage publié cette semaine, vous êtes le conseiller fédéral le plus populaire. N’auriez-vous pas préféré le contraire?

[Il réfléchit longuement] Comme politicien, je vous répondrais probablement oui. Dans cette fonction, l’engagement énorme – que l’on déploie avec passion – vise à pouvoir adapter les choses et mettre le pays dans la meilleure position possible pour l’avenir. Mais, en même temps, tout échec est aussi l’occasion de prendre les choses autrement, de regarder ce qui n’a pas fonctionné… Après, je n’ai jamais cru aux sondages. Je vous dis cela en étant classé premier aujourd’hui, mais je dirais la même chose si j’étais dernier.

Pourquoi? A cause de la méthode?

Je me bats beaucoup pour expliquer que nous n’avons pas une démocratie de sondages. C’est plus important que cela. Lorsque l'on donne son avis lors d’une votation populaire, on ne participe pas à un sondage. Il s’agit d’une décision qui a des effets concrets.

La Suisse est-elle devenue impossible à réformer?

C’est une question légitime et je pense que la réponse est non. Certes, deux importantes réformes ont été rejetées l’an passé par le peuple. Mais il faut relativiser. Concernant les retraites, nous avons obtenu le meilleur résultat de ces 20 dernières années. Il y a eu beaucoup de réformes présentées durant cette période, repoussées à des majorités de 65 à 70%. A cet égard, les 47% de voix obtenues en septembre 2017 constituent plutôt un assez bon résultat, même si cela reste un échec. Dans le domaine de la fiscalité des entreprises, on savait que cela serait difficile, d’autant que le parlement avait fortement modifié le projet du Conseil fédéral.

Le peuple n’est-il pas plus frileux qu’avant?

On peut le considérer ainsi, mais le monde a beaucoup évolué. Jusqu’à la fin de la Guerre froide marquée par la politique des blocs, il était facile de se positionner dans ce cadre. Aujourd’hui, le monde est devenu beaucoup plus compliqué. Cela peut générer le besoin d’une respiration et d’une pause chez certains. Cela dit, il ne faut pas se limiter à la politique. Sur le plan économique, la Suisse a créé beaucoup d’emplois. Notre taux de chômage reste l’un des plus faibles sur le continent européen. Nos entreprises ont même encaissé le choc du franc fort de manière admirable. C’est cela qu’il faut retenir: la confiance que nous pouvons avoir dans notre capacité à relever les défis.

Vous qui êtes un jeune président, ne trouvez-vous pas que la classe politique est en retard sur l’évolution de la société? Si elle avait considéré les nouveaux modes de consommation, par exemple, on ne devrait peut-être pas voter sur «No Billag»…

Cette initiative est avant tout la conséquence de ce sentiment discutable et même franchement dangereux que l’information peut être gratuite et que le travail des journalistes n’a plus tellement de valeur. Ce sentiment est né du fort développement des réseaux sociaux, où chacun est devenu un producteur d’information, parfois peu fiable. Mais il vient aussi des milieux de presse qui ont lancé les journaux gratuits, un très mauvais signal donné à la jeune génération. Désormais, ces jeunes ont l’impression que le service public devrait aussi être gratuit! Justement, il ne l’est pas. Son coût, c’est le prix de la redevance. L’acceptation de cette initiative pourrait aboutir à un affaiblissement de l’information, ce qui est particulièrement problématique dans une démocratie directe.

Le syndicat Travail. Suisse a fait aboutir une initiative réclamant un congé paternité de 20 jours. N’est-il pas anachronique que beaucoup d’entreprises n’accordent qu’un ou deux jours de congé aux papas?

Selon le Conseil fédéral, il s’agit de savoir ici si ce problème doit être réglé au niveau du partenariat social ou par l’Etat.

Et vous, qu’en pensez-vous?

Je soutiens des mesures qui facilitent la conciliation entre vie privée et vie professionnelle. Mais le Conseil fédéral ne souhaite pas inscrire la question du congé paternité dans la Constitution. Il a donc proposé de rejeter l’initiative. Ce sera au parlement de traiter ce message, puis au peuple.

En Suisse, le congé usuel pour le mariage est plus généreux que pour une naissance. Trouvez-vous cela normal?

C’est une question importante, mais nous souhaitons qu’elle soit réglée par les branches. C’est aussi une manière de renforcer le partenariat social.

Vous avez trois enfants. Comment avez-vous vécu leur naissance?

A la naissance de mon premier enfant, j’étais employé par le canton de Neuchâtel. Je ne me souviens plus à quoi j’avais droit. J’ai transformé des heures supplémentaires en vacances pour être présent aux côtés de ma femme. J’ai toujours pu m’arranger pour être là.

Autre domaine dans lequel la Suisse est en retard: l’égalité salariale. Les femmes gagnent en moyenne 7000 francs de moins par an que les hommes. Cela vous choque-t-il?

Evidemment que cela me choque! Nous avons un projet qui est devant le parlement. Il faut que cela avance, désormais. De plus, j’ai lancé voici trois ans une initiative pour réaliser l’égalité salariale dans les secteurs public et parapublic. Des centaines de milliers d’emplois sont concernés. La Confédération fait le travail. Les cantons et les villes s’y sont attelés. La plupart avancent, d’autres moins. Mais, dans l’ensemble, c’est un succès. Enfin, nous demandons à toutes les entreprises qui soumissionnent à des mandats de la Confédération de garantir le respect de l’égalité salariale. Quelque 30 000 entreprises sont ici concernées. Contrairement à certains qui se contentent d’exploiter ce thème en disant que c’est un scandale, le Conseil fédéral n’est pas dans la dénonciation du problème, mais dans la recherche de solutions.

De quel moment politique fort rêvez-vous pour 2018 en tant que président de la Confédération?

Nous avons cette force d’avoir un système institutionnel collégial avec une présidence que chaque membre du Conseil fédéral exerce pour un an. On m’a souvent demandé quelle était la devise de ma présidence. Eh bien, il n’y en a pas, car nos institutions fonctionnent. Je n’éprouve pas le besoin de laisser une trace.

Si ce n’est d’être l’instigateur de la pause-café à 11h?

Au-delà du gag, j’ai voulu dire par là que mon but comme président n’était pas d’avoir ma statue dans un parc, mais d’accompagner le collège dans la conduite du pays durant un an. Je ne rêve pas de changer l’histoire, mais de défendre les intérêts de la Suisse sur la scène internationale et de garantir une qualité de vie optimale aux habitants de ce pays. Aux gens qui se plaignent parfois, je rappelle que cette qualité de vie ne vient pas de nulle part. Nous devons rester en mouvement. C’est ce qui a toujours fait la force du pays.

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Dernière modification 22.01.2018

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