«Les choses sont en train de bouger en faveur de l’égalité des salaires»

Tribune de Genève - 17.03.2018 

Tribune de Genève: Quand vos enfants seront majeurs, la Suisse aura-t-elle atteint l’égalité des salaires?

Alain Berset: Je suis peut-être un optimiste béat, mais j’ai l’impression que ce qui se passe maintenant et que ce que nous avons mis en place au niveau fédéral est en train de produire des fruits. Je crois que nos enfants auront une situation meilleure que celle d’aujourd’hui. Je le souhaite en tout cas vivement.

Pourtant, le Conseil des États a renvoyé en commission la loi sur l’égalité salariale, un mauvais signe. Est-ce que cela vous a choqué?

J’ai été surpris. Je m’attendais à autre chose. Mais le Parlement n’a pas entièrement balayé la loi. Il est entré en matière, il estime juste que nous devons encore en discuter. Cela repousse le projet dans le temps, certes, mais le débat continue à être nourri et même à augmenter en intensité. Il faut accepter que les avis puissent évoluer au Parlement. Ce qui m’a rassuré – et j’ai même été surpris par l’ampleur que cela a pris – c’est que nous avons assisté à une véritable réaction dans le pays. Et ça, je ne l’avais encore jamais senti jusqu’ici sur des questions d’égalité salariale.

Il y a des réactions, mais il n’y a pas de mobilisation, comme la grève des femmes dans le passé. Pourquoi les Suissesses ne se mobilisent-elles plus?

Je suis convaincu que les choses sont en train de bouger. Nous ferons le bilan dans trois à cinq ans. Tout cela prend du temps, mais le plus important pour moi c’est que ça bouge dans la bonne direction. C’est vrai qu’il n’y a pas de pancartes dans les rues, mais un mouvement de fonds traverse la population.

Vous avez failli être celui qui augmenterait l’âge de l’AVS des femmes mais cela a été rejeté: c’était une erreur de leur demander ça?

J’ai bien constaté dans les résultats de la votation la différence entre les hommes et les femmes. Ce n’a pas été une surprise pour moi: les femmes ont davantage rejeté la réforme, de 10 points supplémentaires environ. L’âge de la retraite est le seul facteur qui puisse expliquer ce phénomène. Était-ce une erreur? Vous savez, aucune réforme de la prévoyance vieillesse n’a de chance devant le Parlement si elle ne comporte pas, au minimum, cette augmentation de l’âge de la retraite.

Aujourd’hui, les femmes risquent toujours une hausse de l’âge de l’AVS et en plus le projet d’égalité des salaires, pourtant minime, n’a pas passé le cap: elles se retrouvent perdantes sur tous les fronts?

Pour l’égalité, le projet du Conseil fédéral est toujours sur la table. Les grandes évolutions ne se sont jamais faites facilement. Les pas importants ne se sont jamais réalisés parce qu’on a dit tout à coup: «Bon, c’est tellement évident qu’il faut le faire, allez, soyons tous d’accord.»

Mais là, on a le sentiment que rien ne se passe.

Ce n’est pas vrai. Le Bureau de l’égalité dépend de mon département. Quand j’ai été élu, j’y ai concentré tous les efforts sur la question de l’égalité des salaires. C’est parfois difficile d’avancer, ça cahote, mais nous avons fait des choses. Par exemple, dorénavant, toute entreprise qui veut participer à un marché public de la Confédération d’une certaine importance doit fournir la preuve qu’elle a fait une analyse de l’égalité salariale. Nous parlons là de 30 000 entreprises potentielles par année. Ce qui signifie que toutes les entreprises d’une certaine importance qui sont actives en Suisse seront tôt ou tard passées par ce filtre. Imaginez maintenant si nous arrivions – et c’est notre but – à ce que les 26 cantons reprennent ce modèle. Et après, les grandes villes. Nous essayons d’ouvrir des pistes dans lesquelles tout le monde peut s’engouffrer.

Une politique par le modèle?

Exactement. Le débat général est connu. Tout le monde voit qu’il y a un problème. Maintenant, la question est de savoir comment le résoudre. Nous n’y arriverons pas en nous lamentant, il faut avancer de manière concrète. L’administration, Confédération en tête, est un modèle en la matière. Il faudra que tous les cantons montent à bord. Les grandes villes s’y sont déjà mises. Et puis, le modèle ira du secteur public au parapublic. Imaginez si nous avions toutes les institutions sociales, les hôpitaux, etc. Et il y aura aussi le projet du Conseil fédéral pour les entreprises privées qui finira par avancer. Regardez enfin le Conseil des États, qui vient d’accepter cette semaine une autre proposition sur le principe d’égalité dans la représentation homme/femme au Conseil fédéral.

C’était pour compenser le refus sur l’égalité salariale. C’est une décision marketing.

Je ne suis pas sûr. La question de la composition des équipes est primordiale. Ce qui me frappe, c’est qu’en plus de l’égalité salariale, nous avons un vrai débat, et il est légitime, sur la représentativité dans les cercles de décisions politiques, Parlement ou Conseil fédéral. Nous avons tous besoin d’avoir la meilleure représentativité possible, celle des régions, celle des langues, des âges, mais aussi des sexes. Il faudrait que le Parlement et le Conseil fédéral ressemblent davantage à la population, y compris pour la représentation des sexes.

Vous avez commencé avec un Conseil fédéral où il y avait trois femmes. Vous risquez dans quelques mois de n’en avoir plus qu’une. Ça change quelque chose à l’intérieur du collège?

À chaque changement au sein du Conseil fédéral, c’est une nouvelle dynamique qui doit se mettre en place. C’est difficile de commenter sous cet angle car les rapports y sont très politiques. C’est plus facile pour moi de parler du Département, de mon équipe. Il y a désormais plus de femmes qu’au moment de mon arrivée.

Une séance avec plus de femmes, ça change quelque chose?

Je vous donne un exemple. Au début, et d’ailleurs on me l’a reproché, j’avais une équipe majoritairement masculine, et puis ça a beaucoup évolué. Et j’ai vécu cette différence aussi bien dans la tenue des débats que dans la manière de travailler comme un vrai enrichissement. Un cadre monolithique au sein duquel tout le monde a le même profil sera forcément moins créatif qu’un cadre où les gens ont différentes expériences et parcours de vie.

Depuis le début de votre présidence, vous brillez à l’international, mais à l’intérieur vous n’avez pas la baraka?

Je dirige un département passionnant. Mais la tâche est difficile. Nous ne gérons que des sujets qui sont très concernants pour les gens, qui touchent à leur porte-monnaie. Les primes maladie ou la retraite changent les conditions de vie des gens. C’est vrai que c’est dur, mais il y a des choses qui vont bien.

Vraiment? Qu’est-ce qui va bien?

Beaucoup de choses. Dans le domaine de la santé, nous avons réussi à maîtriser le prix des médicaments. Cela fait six ans que l’augmentation est stabilisée à 1%. Nous avons aussi une nouvelle loi sur la surveillance des assurances-maladie qui nous permet d’éviter certaines dérives du passé. Dans un autre domaine, nous avons aussi un investissement de 100 millions de la Confédération pour développer les structures dans l’accueil parascolaire.

Après l’échec en votation de Prévoyance 2020, avez-vous remis en question votre méthode, le système Berset, la recherche détaillée du compromis?

Il n’y a pas d’alternative à la recherche du compromis. Y aller à la fraîche ou foncer franco serait une erreur dans notre système politique.

Tout de même, avec les médecins, on sent que vous avez été tenté par une autre méthode: allumer un bon gros incendie avec une petite phrase sur leur niveau de revenu…

Ce n’est pas une méthode. Ce qui a porté le débat à sa limite, c’est que nous avons été contraints de réviser le TarMed simplement pour qu’il y ait une tarification médicale. Nous avons fait, en un an et demi, un travail que les partenaires tarifaires n’ont pas été capables de faire durant sept ans. Mais que ceux qui ont empêché la réforme menacent ensuite de ne pas la mettre en œuvre car elle touche un peu leur rémunération, et qu’ils critiquent en même temps le Conseil fédéral parce qu’il ne fait rien pour baisser les coûts de la santé, c’était trop. Je peux accepter beaucoup de choses, entendre beaucoup d’arguments. Mais il y a un moment où il faut dire stop.

Les médecins sont-ils revenus à la raison aujourd’hui?

Vous savez, il n’y a pas «les médecins», mais une multitude de médecins, avec des intérêts extrêmement différents. Je fais déjà la différence entre les spécialistes et les généralistes. Il y a des spécialistes qui gagnent bien leur vie sans que cela ne soit trop élevé et d’autres où cela pose problème. Je ne jette pas la pierre aux médecins, même si j’en veux à ceux qui tirent sur la corde. C’est le système qui pose problème. Aujourd’hui, la rémunération des médecins augmente avec le nombre d’actes. Il y a une tentation, très humaine, – beaucoup n’y cèdent pas – à vouloir multiplier le nombre d’actes. Quand nous avions corrigé le tarif en 2014, l’utilisation de certaines positions tarifaires a quasi doublé, notamment, ce qu’on appelle «l’étude du dossier en l’absence du patient». Dans ces conditions, tout le monde doit accepter de discuter en toute transparence de la rémunération des médecins. Il en va des primes maladie et au final de la confiance que chacun d’entre nous peut avoir dans le système.

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Dernière modification 19.03.2018

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