«Ni sourds, ni éloignés des préoccupations des gens»

La Liberté – 14.12.2018

La Liberté: Alain Berset, votre grande ambition, pour cette année présidentielle, était d’introduire une pause-café à 11h durant les séances du Conseil fédéral. Y êtes-vous parvenu?

Alain Berset: C’était une boutade, évidemment. Nous avons fait des pauses de manière très flexible, quand nous en avions besoin. Je voulais signifier par-là que le rôle d’un président, en Suisse, n’est pas de chercher à laisser une trace, car il y a un continuum. Il a un rôle de coordinateur et doit garantir des débats de qualité qui aboutissent à des résultats.

L’objectif était aussi d’améliorer la convivialité. Pour le coup, c’est raté?

Non, sur le plan humain, nous avons de bons contacts. On sent, en revanche, que le Conseil fédéral n’est pas insensible à ce qui se passe dans le monde, à ces replis nationalistes, à ces inquiétudes. Nous ne sommes ni sourds, ni éloignés des préoccupations des gens. Sur le plan politique, cela s’est ressenti un peu, cette année, à l’intérieur du collège.

De l’extérieur, on a l’impression d’un collège qui recherche de moins en moins le consensus et vote de plus en plus...

On n’a pas beaucoup voté. Mais parfois, on constate simplement qu’une majorité existe, lorsqu’il y a de grandes différences entre nous sur un sujet. Il y a un ou deux exemples qui ont été plus discutés que d’autres. Mais nous avons un système d’une très grande stabilité, même s’il peut paraître ennuyeux vu de l’extérieur.

Votre président de parti, Christian Levrat, ne cesse de dénoncer une majorité UDC-PLR qui impose sa loi d’airain au Conseil fédéral. Il se trompe?

Le rôle des présidents de partis et celui des conseillers fédéraux ne sont pas les mêmes. Mais c’est indéniable, il y a une certaine évolution politique cette dernière année. C’est un peu moins le long fleuve tranquille. Mais c’est à quelque part en résonance avec ce qui se passe dans le monde.

Il y a eu cette décision, assez incroyable, du Conseil fédéral sur l’assouplissement des exportations d’armes à l’étranger, pour laquelle il s’est très vite fait rabrouer par le Parlement...

C’est aux journalistes et, plus tard, aux historiens d’en faire l’analyse et d’en tirer les conclusions. Mais disons que c’est une décision communiquée au printemps, et sur laquelle nous sommes revenus en automne. Cela montre encore une fois que les relations entre les institutions permettent d’aboutir à des décisions très stables.

Dans la nouvelle mouture mentholée de la révision de la loi sur le tabac, toutes les belles idées de protection de la jeunesse semblent s’être envolées en fumée, non?

Il faut être clair. Le Parlement a renvoyé notre premier projet en nous confiant un mandat précis, et on l’a simplement rempli. Nous aurions souhaité bien mieux protéger la jeunesse, avec une loi qui nous permette de ratifier la convention-cadre de l’OMS sur la lutte antitabac. Là, les évolutions ne seront pas très importantes.

Concernant l’accord-cadre avec l’Europe, commentateurs et politiciens ont parlé de faiblesse, voire de lâcheté du Conseil fédéral, qui se contente de passer les plats. Que leur répondez-vous?

Nous avons affaire à un sujet central pour le pays. Tout le monde voit bien qu’il est très important, mais complexe de stabiliser nos relations avec l’UE. Avec l’accord-cadre institutionnel, nous appliquons simplement la procédure que l’on suit pour tous les dossiers, en mettant le texte en consultation. Cela doit permettre un débat sur un texte concret, pour voir ce qui paraît faisable ou non.

Sauf qu’en principe, le Conseil fédéral soutient le projet qu’il met en consultation...

C’est un sujet d’une très grande sensibilité. Nous n’avons pas voulu parapher cet accord, parce que nous voyons bien, au vu des réactions en Suisse, cette année, que cela va être assez difficile.

Les conditions sont-elles vraiment réunies pour que l’accord puisse être ratifié?

On verra. Ce qui s’est passé, cet été et cet automne, montre à quel point il s’agit là de domaines sensibles, qui ont des conséquences directes sur le terrain, avec la question de la reprise dynamique du droit, celle du règlement des différends, celle des mesures d’accompagnement sur le marché du travail.

Tout cela ne nous annonce-t-il pas une nouvelle période de relations tendues avec l’UE?

Disons que nous avons une situation, sur le plan européen, qui n’est pas très simple. Nous avons maintes fois prouvé notre attachement à des relations stables avec l’UE, et elle le sait. J’ai eu, vendredi dernier, un contact téléphonique que je peux qualifier d’amical avec le président de la Commission, Jean-Claude Juncker. Mais il faudra, de leur côté, qu’ils obtiennent l’accord de l’ensemble des pays membres. Et de notre côté, on doit avoir un soutien clair dans le pays, car ce qui est sûr, c’est qu’à la fin, cela passera devant le peuple.

Et quelle peut être l’issue de tout ça?

Je ne sais pas. La situation est difficile. On a pu voir, depuis l’été, à quel point la question est sensible pour les partenaires sociaux et les partis politiques.

Beaucoup attendent des deux nouvelles conseillères fédérales qu’elles amènent un souffle un peu plus consensuel au sein du collège. Vous aussi?

Je connais leur parcours. Elles ont toutes deux une grande expérience politique, également au sein d’un exécutif. Elles ont pu faire la preuve, par le passé, qu’elles sont capables de chercher des solutions à plusieurs et de les porter ensuite. Ce sont des compétences qui ne peuvent qu’être bienvenues au moment d’entrer au Conseil fédéral.

La répartition des sièges traduit pourtant une nouvelle entente UDC-PLR. C’est mal parti?

Il y a eu un vote. Cela a été dit. Ce n’est pas complètement inhabituel. Ce fut également le cas en 2010, et nous avons connu, les années suivantes, une période des plus consensuelles. Donc, je ne crois pas que cela préjuge de la suite.

Vous-même avez choisi de rester au Département de l’intérieur. Pourquoi?

Nous avons, en mai prochain, en principe, une votation très importante sur le projet de financement de l’AVS et de réforme de la fiscalité. Pour m’impliquer de manière crédible et forte dans cette campagne, il fallait que je reste à l’Intérieur.

Ça ne va pas être simple de faire avaler cette bouillie au peuple?

Ce n’est pas une bouillie. C’est un projet qui nous permet de faire un grand pas en avant par rapport à deux problèmes immenses. Ceux qui ont lutté contre les premiers projets nous assuraient qu’ils avaient la solution dans les tiroirs. Et le lendemain des votes, ils ont disparu. Là, il faudra expliquer en quoi c’est un bon projet et pourquoi cela a été ficelé ainsi.

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Dernière modification 14.12.2018

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