«Nos langues nationales sont constitutives de notre identité»
Delley (FR), 01.08.2025 — Discours de la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider lors de la Fête nationale le 1er août 2025 à Delley (FR). Seules les paroles prononcées font foi.
Mesdames et Messieurs,
Je vous remercie pour le chaleureux accueil que vous me réservez ce matin à Delley. Je suis très heureuse de partager ce généreux brunch gourmand dans le cadre si vivifiant du Marché des Chandines, en votre compagnie. Si nous nous retrouvons ici, c’est parce que nous avons répondu à l’aimable invitation de la famille Ruegsegger. La tradition des brunchs à la ferme organisés dans l’ensemble du pays est une invitation à célébrer la Suisse dans toutes ses diversités, à se rassembler en compagnie de nos proches, mais aussi une invitation à apprécier et reconnaître le travail des agricultrices et agriculteurs à sa juste valeur, en privilégiant le dialogue.
Votre région ne se démarque pas seulement par la richesse que produit sa terre, mais aussi par son histoire millénaire. Ses sites archéologiques remontent au néolithique. Ils ont permis de documenter le vécu des populations lacustres, de l’âge du bronze, ou encore de l’époque romaine. Ils font de la région des trois lacs un lieu de référence de notre histoire, avec des traces exceptionnelles comme la mosaïque de Vallon à seulement quelques encablures de Delley. Aujourd’hui encore, la région est un des carrefours les plus dynamiques de notre pays, au cœur des voies de transport, des langues et des cultures.
Hier soir, j’étais à Rorschach, au bord d’un autre grand lac, celui de Constance, dans une région à l’intersection non pas de plusieurs cantons mais de plusieurs pays – une région aussi internationale que Bâle ou Genève. Et donc aussi typiquement suisse! Et ce soir, je prononcerai un troisième discours du 1er août au Tessin, à Tresa. Là aussi au bord d’un lac ! Et si le regard sur la Suisse y est un peu différent, on y retrouve cette même volonté d’appartenir à une communauté qui partage des valeurs fidèles aux principes de notre démocratie.
D’un point de vue culturel, sans trop de forfanteries, nous pourrions oser considérer notre pays comme un petit continent. C’est particulièrement vrai ici où, en quelques kilomètres seulement, l’on passe du canton de Fribourg au canton de Vaud, pour revenir au canton de Fribourg avec un bref crochet par le canton de Berne… jusqu’à ne plus se soucier de ces frontières cantonales et/ou linguistiques.
Si l’on y réfléchit, notre pays tient parfois presque du miracle tant ce qui nous réunit peut sembler fragile… On attribue à Charles de Gaulle la célèbre phrase «comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromages». Aujourd’hui en Suisse, on en produit plus de 700! Mais je vous rassure, le Conseil fédéral n’a aucune velléité de centralisation. Et vous et moi savons pertinemment que gouverner, c’est le fruit d’un engagement constant et quotidien, d’un contrat sans cesse renouvelé pour co-construire une prospérité partagée pour l’ensemble de notre population.
Ce sont ces différences, précisément, qui façonnent notre culture politique. C’est aussi sans doute une réponse au fait que pour le moment, en Suisse, la polarisation et le durcissement des positions, les menaces objectives sur les droits et les libertés des femmes et des minorités ou encore la colère et la frustration grandissantes, voire un sentiment d’impuissance, s’expriment moins fortement que dans d’autres pays, pas si lointains.
Et en cette occasion festive et solennelle, nous pensons aux tragédies humaines qui se déroulent actuellement en Ukraine, à Gaza, au Darfour et ailleurs dans le monde. Ces drames doivent susciter un sursaut collectif. L’indifférence n’est pas une option. Un élan commun est nécessaire pour défendre nos valeurs humanitaires, nos institutions, la diversité, tout ce qui peut être entrepris pour rendre notre monde plus juste, solidaire et inclusif.
Cette année, j’aimerais m’arrêter quelques instants sur notre plurilinguisme, qui est un des éléments vitaux structurant de notre identité. Vous l'avez certainement lu: dans de nombreux cantons alémaniques, des initiatives visent à supprimer l'enseignement du français à l’école primaire. Le Conseil fédéral observe cette évolution avec inquiétude. Ce report de l’apprentissage d’une deuxième langue nationale signifierait la fin du compromis linguistique conclu puis renouvelé ces dernières années par les cantons. J'ai participé à construire ce compromis fédéral en tant que ministre en charge de l'Education du canton du Jura. Les discussions ont parfois été difficiles, mais finalement, la recherche du bien commun l’a emporté.
Le canton de Fribourg, qui vit le bilinguisme au quotidien, sait à quel point l’école joue un rôle central pour le développement harmonieux de nos jeunes et pour l’apprentissage du vivre-ensemble. Bien sûr, apprendre l’allemand ou le français n’a rien d’une sinécure. Certains d’entre vous – comme moi d’ailleurs! – en gardent peut-être un souvenir contrasté. Mais là n’est pas la question. Nous ne parlons pas de l’apprentissage de langues étrangères, mais de langues nationales. Le défi scolaire est ambitieux et exigeant. Nous devons y porter attention. Toutefois, nos langues nationales sont plus qu’une question de didactique ou de pédagogie. Elles sont constitutives de notre identité. Notre pays ne peut fonctionner que si nous sommes capables et désireux de nous intéresser aux autres régions linguistiques. Et donc de nous comprendre mutuellement. Nos langues nationales sont l'expression de notre identité collective, de nos références culturelles et de nos valeurs. Notre plurilinguisme, élément clé de notre diversité culturelle, doit être soutenu par nos institutions. Pour qu’il continue d’être une force pour notre pays, il doit être préservé et développé de manière concrète et l’école est le meilleur lieu pour cette sensibilisation et apprentissage.
J’aimerais encore pour conclure dire quelques mots de notre relation à l’Europe, un dossier de toute première importance pour le Conseil fédéral. Notre diversité culturelle et linguistique, tout comme notre position géographique, font de nous un pays européen. Notre prospérité économique – à laquelle notre recherche et nos hautes écoles contribuent de manière déterminante – et le développement de nos emplois s’appuient de longue date sur des relations constructives avec nos voisins européens. Le Conseil fédéral souhaite stabiliser et développer nos relations avec l'Union européenne. Cette participation au marché intérieur de l'Union – le plus grand espace économique du monde – est particulièrement précieuse aujourd'hui. Chaque jour, nous voyons et lisons à quel point partout, l’incertitude domine.
Et la Suisse n’est pas épargnée. Loin s’en faut, comme nous le démontre depuis cette nuit l’annonce de nouveaux taxes douanières imposées à notre pays par l’administration américaine, suscitant des inquiétudes autant fortes que légitimes du côté de notre industrie d’exportation.
Disons-le clairement: le Conseil fédéral regrette la volonté des Etats-Unis de grever unilatéralement nos importations de droits de douane considérables, et ce en dépit des progrès réalisés dans le cadre des discussions bilatérales. Le Conseil fédéral va analyser la situation en profondeur, afin de trouver le meilleur chemin possible pour défendre les intérêts du pays et de son économie.
Dès lors, lorsque le système international devient fragile, il est d'autant plus important d'entretenir des relations réglementées et stables avec nos voisins européens; avec des voisins qui partagent nos valeurs de respect des droits humains, de démocratie, de liberté et d’Etat de droit.
La culture du débat en Suisse est bien vivante. Celle-ci doit être préservée et aujourd’hui plus que n’importe quel autre jour de l’année, j’aimerais vous inviter à commencer une discussion autour de ces belles tables et surtout à les continuer dans la bienveillance et le respect mutuel. Je vous remercie de votre attention et me réjouis à présent de poursuivre l’échange, afin que nous continuions ensemble à construire un récit national authentique, en mouvement, ouvert courageux, critique et porteur d’espérance. Je vous souhaite à toutes et à tous une belle fête nationale.