Aller au contenu principal

Interviews, vidéos et articles invitésPublié le 19 mars 2025

«Nous ne pouvons pas repousser la question de l’inclusion à plus tard»

La cheffe du Département fédéral de l’intérieur était à Paris ce week-end pour assister aux Jeux paralympiques. Pour elle, ces athlètes ont valeur d’exemples. En Suisse, une initiative sur l’inclusion sera déposée la semaine prochaine.

1 septembre 2024 | Le Temps
Interview: Vincent Bourquin

La conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider a bien choisi son week-end pour venir aux Jeux paralympiques. Samedi, elle a en effet assisté à la médaille d’or de Catherine Debrunner sur le 5000 m et celle d’argent de Marcel Hug, lui aussi sur 5000 m en fauteuil roulant. C’est la Jurassienne qui représentait le gouvernement car le Bureau fédéral de l’égalité pour les personnes handicapées est rattaché à son département. La question de l’inclusion sera à nouveau dans l’agenda politique, puisqu’une initiative fédérale sur ce thème sera déposée le 5 septembre. Entretien à la Maison Suisse au cœur des jardins de l’ambassade helvétique.

Le Temps: C’est votre première participation à des Jeux paralympiques, comment les avez-vous vécus?

Je suis fascinée et impressionnée à la fois. J’ai eu l’occasion de visiter le village des athlètes, je suis aussi allée au Stade de France assister aux courses d’athlétisme, c’était magnifique émotionnellement. Le stade est plein, il vibre chaque fois qu’il y a un athlète français. Toute cette effervescence donne du rythme à l’ensemble des compétitions. Samedi soir lors de la course de Marcel Hug, le public a fait une ola durant les sept derniers tours. On se sent aussi invité dans ce moment exceptionnel, on n’est pas seulement spectateur. Et puis, j’ai aussi été très touchée par ce 400 m où des femmes avec une déficience visuelle couraient en tandem avec leur guide, c’est très beau de voir cette confiance et ce bonheur partagés.

Comment maintenir cet élan, afin que le paralympisme ne retourne pas dans l’anonymat?

C’est une impulsion à partir de laquelle nous pouvons construire. En Suisse, l’initiative pour l’inclusion sera déposée prochainement. Nous sommes dans une perspective où il ne s’agit pas ou plus de lutter seulement contre des discriminations, mais dans laquelle il s’agit d’être dans la dynamique d’une société diversifiée et plus égalitaire. Pour cela, il faut penser la société en amont avec les personnes directement concernées, qui ont des capacités restreintes ou différentes. Nous ne pouvons pas juste nous dire: c’étaient quelques journées très sympas à Paris puis tout oublier. Ces Jeux paralympiques gagnent en intensité à chaque édition, ils doivent servir de modèle. Cela nous donne des envies et des responsabilités sur le plan politique, c’est très motivant.

En Suisse, contrairement à de nombreux pays, le parasport est rattaché au Département fédéral de l’intérieur et non à celui chargé des sports. Pourquoi?

Avant tout pour des raisons historiques. Elles sont liées aux enjeux de santé et de prévention. On peut aussi se dire que c’est une chance car il y a au moins deux départements qui se préoccupent de ces questions. C’est vrai que le lien avec le sport pourrait être encore plus fort. Aux Jeux paralympiques, on observe la performance sportive, on ne s’interroge pas sur le handicap de la personne. Toutefois la situation de ces athlètes du point de vue de la santé, de l’assurance invalidité (AI) ou des assurances sociales, ne peut pas être complètement mise entre parenthèses.

En tous les cas, je ne pense pas qu’aujourd’hui ces sportifs s’inquiètent en priorité de savoir de quel département ils dépendent. Ce qu’ils souhaitent c’est une véritable intégration.

Vous avez évoqué l’initiative pour l’inclusion, qui va être déposée le 5 septembre. Elle revendique notamment une vie autodéterminée pour les personnes handicapées. Ce texte permettra-t-il de faire avancer les choses en Suisse?

L’instrument de l’initiative est important. Il donne des signaux, des impulsions. J’ai aussi des discussions avec les cantons et les associations qui, dans leur périmètre, se disent aussi impatientes d’assister et d’accompagner l’implantation des mesures concrètes, que ce soit pour l’accès aux bâtiments, aux transports publics ou pour les questions de logement. C’est d’ailleurs un des thèmes débattus actuellement au parlement, et en particulier la question de l’autodétermination: où je vis, comment j’y vis, et avec qui? Auparavant cette responsabilité était reportée sur les institutions ou les parents. Cette problématique doit être réfléchie en amont au moment par exemple de la construction de logements protégés.

Pour en revenir à l’initiative, elle ouvrira le débat et j’espère que l’on arrivera à trouver des réponses collectives entre la Confédération, les cantons et les différentes associations. Par ailleurs, plusieurs élus en situation de handicap siègent au parlement, ce qui permet un dialogue avec des personnes dont l’expertise est reconnue, car directement concernées.

Les initiants portent un regard sévère sur la situation en Suisse, qui serait selon eux en retard dans tous les domaines.

Vous évoquez un regard sévère; je parlerais de mon côté d’une impatience légitime. Leurs attentes sont fortes, ils ont la volonté d’être associés en amont pour discuter des projets de loi ou des aménagements urbanistiques. Ils ne veulent pas – et je suis d’accord avec eux – que l’on pense le monde sans intégrer la question de l’inclusion.

Au final, ce sera une question de priorités financières?

Assurément. Comme dans tous les dossiers politiques, il y aura la nécessité de faire des arbitrages. Les finances de la Confédération sont dans une situation difficile, mais il est temps de fixer des priorités. Nous ne pouvons pas simplement repousser la question de l’inclusion à plus tard, car elle doit être au cœur des réflexions dans les différents domaines politiques, afin d’être abordée de manière transversale et en amont des projets.

Les Jeux paralympiques et la médiatisation de certains athlètes peuvent-ils participer à cette prise de conscience?

Oui, car les athlètes ont valeur d’exemples. On peut aussi s’identifier à eux. Ce n’est pas un hasard si on est ici au cœur du jardin de l’ambassade de Suisse à Paris. Et on voit que le public a beaucoup de plaisir à côtoyer des champions inspirants, à l’image de Marcel Hug et de tous les paraathlètes suisses engagés lors de ces Jeux. Dialoguer avec lui, avec Celine Van Till et Nora Meister comme j’ai eu l’occasion de le faire ce matin est une opportunité de mieux saisir leurs réalités.