Aller au contenu principal

Interviews, vidéos et articles invitésPublié le 24 novembre 2025

«Repenser le financement du système de santé devient un enjeu important»

La ministre jurassienne sera la grande invitée du Forum Santé du «Temps», qui a lieu le 25 novembre à Lausanne. Dans cet entretien, elle évoque sans fard les difficultés et défis du système de santé.

24 novembre 2025 | Le Temps
Interview: Annick Chevillot

Elisabeth Baume-Schneider est arrivée au Département fédéral de l’intérieur en 2024. En presque deux ans à la tête de la Santé, elle a donné une nouvelle impulsion au secteur, multipliant les actions pour faire baisser les coûts, mais sans succès notable jusqu’ici: les primes maladie ont fortement augmenté ces deux dernières années. Et si soigner ne suffisait plus?

Le Temps: «Soigner ne suffit plus», c’est le thème du Forum Santé. Que faut-il pour que le système de santé aille mieux?

Elisabeth Baume-Schneider: Je ne conteste pas le constat, mais je souhaite le nuancer. Soigner reste indispensable et il ne faut pas banaliser le soin. Pour que la population garde confiance dans ce système, la qualité et la sécurité sont fondamentales. Il en va de même pour la relation patient-soignant, qui doit être basée sur la confiance. Ma responsabilité première dans le système de santé, avec les cantons et d’autres partenaires, c’est de contribuer à la maîtrise des coûts. Et cette dernière ne doit pas se faire au détriment de la qualité et de la sécurité du patient.

Serait-il possible de mettre la prévention au cœur de l’action de l’Etat? Finalement, le «patient» qui coûte le moins cher est celui qui ne tombe pas malade. On pourrait même envisager une prime maladie en fonction du comportement…

Nous ne disposons pas d’une loi sur la santé qui donnerait les bases légales nécessaires à une véritable politique de prévention de la Confédération. Concrètement, lorsqu’on est confrontés à la nécessité de faire des économies, c’est malheureusement dans ces domaines que des arbitrages se font et que certaines campagnes sont abandonnées. Pour ce qui est des primes maladie en fonction du comportement, je ne suis pas du tout acquise à une telle démarche. La loi sur l’assurance maladie (LAMal) n’est pas là pour faire la morale ou culpabiliser les gens. Et puis, les problèmes liés au tabagisme, au surpoids ou à la sédentarité sont des questions de société autant que de santé publique. Le parlement est plutôt réservé quand il s’agit de la prévention du tabagisme chez les mineurs, alors que l’on connaît les dégâts du tabac sur la santé. La prévention se trouve au cœur d’un grand paradoxe: d’une part, il faudrait investir davantage pour mettre en œuvre les bases légales que le citoyen a récemment souhaitées, mais par ailleurs, nous avons des majorités politiques qui nuancent, pour ne pas dire affaiblissent, les décisions de la population.

Certains estiment que le droit à la santé devrait être inscrit dans la Constitution, afin de donner des moyens supplémentaires à la prévention. Un tel projet aiderait-il, ou est-ce que cela coûterait trop cher?

Je pense que ce serait un changement de paradigme bienvenu. Mais il y a lieu de se demander s’il existe une volonté politique claire pour l’assortir d’une loi fédérale sur la santé et du financement y relatif. On en entend souvent parler, mais j’ai le sentiment qu’il n’existe pas de majorité politique évidente, probablement pour des questions financières. Cette thématique se heurte également au fait que, pour beaucoup, la santé relève de la responsabilité individuelle. Cela dit, la Constitution dispose déjà d’un article (le 118) qui dit que: «Dans les limites de ses compétences, la Confédération prend des mesures afin de protéger la santé.» Cela ne signifie pas encore qu’il existe un «droit à la santé», mais cela nous oblige à prendre des mesures de protection, avec toutes les nuances et la subsidiarité qui s’imposent. En l’espèce, ce sont les cantons qui sont responsables en premier lieu, pas la Confédération.

Le nouveau tarif médical (Tardoc et forfaits) qui entrera en vigueur le 1er janvier 2026 devrait être favorable aux généralistes et aux pédiatres. Est-ce vraiment le cas?

Oui. En tout cas, la volonté et l’intention sont de favoriser les praticiens de premiers recours. Cela concerne directement les soignants qui passent beaucoup de temps à échanger avec les patients: généralistes ou pédiatres. L’OTMA [Organisation tarifs médicaux ambulatoires] a par ailleurs déjà décidé de suivre de près les effets du nouveau système tarifaire pour la pédiatrie. Cela permettra de tirer des enseignements et d’adapter certains critères si nécessaire.

La médecine de premiers recours est un des secteurs qui souffrent le plus. Est-ce qu’une adaptation de la rémunération sera suffisante pour valoriser leur travail?

Je ne pense pas que ce soit suffisant. La dimension salariale est certes importante, mais ce qui compte encore plus, c’est de trouver du sens à son activité et d’avoir assez de temps pour l’exercer dans de bonnes conditions. Une des réponses pour la médecine de base, ce sont les cabinets de groupe, le travail en réseau de soins ou encore la collaboration avec les infirmières et infirmiers en pratique avancée (IPA). Ces dispositifs parlent aux jeunes générations de médecins, qui envisagent leur engagement professionnel d’une autre manière que leurs aînés. Le temps partiel et une meilleure conciliation entre vie privée et vie professionnelle sont plus aisés avec ces types d’organisation. Donc, je ne pense pas que le salaire soit le seul critère permettant d’améliorer la situation.

La numérisation du système de santé fait partie de vos priorités et vous avez présenté le 5 novembre le nouveau dossier électronique de santé. En quoi cela peut améliorer le système de santé?

Pour le patient, cela représente un gain important. Il pourra avoir une meilleure compréhension de sa propre biographie de soins. Et ce, en toute transparence grâce au futur dossier électronique de santé (DES), qui remplacera le dossier électronique du patient (DEP). A noter que les personnes qui disposent déjà d’un DEP ou vont en ouvrir un dans les mois à venir, dans le cadre des programmes cantonaux, retrouveront toutes leurs données dans le nouveau DES. Du côté des prestataires, l’intention affichée avec ce nouvel outil est de faciliter le transfert des données médicales et de ne devoir les enregistrer qu’une seule fois. Actuellement, le médecin traitant doit joindre les documents nécessaires chaque fois qu’il oriente un patient vers un spécialiste. Ce principe «once only» ne peut pas et ne doit pas rester au stade du slogan. Cela doit devenir une réalité dans l’ensemble de l’écosystème numérique de la santé. Cela permettra d’alléger la charge administrative des soignants. Dans ce domaine, une numérisation de qualité signifie encore que les données doivent être structurées. Soignants et patients pourront ainsi obtenir des indications et des informations extrêmement précieuses pour les traitements. On peut même imaginer qu’à terme, l’intelligence artificielle joue un rôle, positif, de soutien pour que les médecins puissent repérer dans le dossier électronique de santé les éléments biographiques indiquant des risques. De quoi adapter la prise en charge au plus près des besoins du patient.

Si tout se passe bien, ce dossier devrait être opérationnel en 2030. Mais est-ce le bon outil pour faire des économies et améliorer la qualité des soins?

Sa principale utilité est d’améliorer la qualité et la sécurité des soins. Les titulaires d’un tel dossier pourront aussi devenir des acteurs de leur propre santé, puisqu’ils auront leurs propres données en main. En ce sens, le dossier électronique promeut la santé. On peut donc le voir autant comme un partenaire de soins que de prévention. Le dossier électronique de santé permettra d’augmenter la capacité de chaque citoyen à prendre les bonnes décisions de santé, voire d’anticiper des problèmes. Il n’est pas pensé en priorité pour réaliser des économies. Mais il aura certainement des effets collatéraux positifs sur les coûts, puisqu’il permettra d’éviter des doublons.

Certaines voix s’élèvent, notamment celle de Société numérique suisse, contre ce nouveau programme basé sur le principe «opt-out»: tout le monde est inscrit sauf les personnes qui disent qu’elles ne veulent pas d’un tel outil. S’agit-il d’un passage en force de la part de la Confédération?

Pas du tout. Cette option est proposée en toute transparence et gratuitement. Il sera facile d’y renoncer, ou de laisser les professionnels de la santé compléter le DES sans s’en occuper, jusqu’à ce qu’on en ait besoin. Il faut souligner que la protection des données est au cœur du projet. Et là, il est important de rappeler que les données de santé appartiennent au titulaire d’un dossier électronique de santé. A personne d’autre. Il peut décider à qui il donne accès à son dossier, et les données sont les siennes. Les assurances maladie n’y auront pas accès. Un grand travail explicatif devra être réalisé sur les questions techniques de ce projet. C’est une question d’éthique politique, qui impose une clarification approfondie des points concernant la protection des données.

Un autre sujet urgent génère de plus en plus d’impatience dans le milieu: l’application de l’initiative sur les soins infirmiers, votée en 2021. Où en est-on?

La première étape est en vigueur depuis juillet 2024. Il s’agit d’une offensive de formation financée par la Confédération et les cantons. A ma connaissance, cette première étape se passe bien. Tous les cantons ont mis les mesures en œuvre, dans le but d’augmenter le nombre de personnes qui se forment. La deuxième étape de mise en œuvre, que j’ai présentée au mois de mai, vise l’amélioration des conditions de travail des infirmières et infirmiers. Le parlement s’en saisit maintenant. Mais les débats s’annoncent compliqués: les positions restent très éloignées sur l’amélioration des conditions de travail du secteur. Les employeurs, notamment, s’inquiètent de savoir qui va assumer les coûts. Au passage, ils oublient de tenir compte du coût de la pénurie de personnel actuel. Certains milieux craignent par ailleurs que la reconnaissance de l’importance de cette profession fasse grimper les primes maladie. Face à ces freins, le personnel soignant a décidé de manifester samedi à Berne, pour affirmer que la mise en œuvre est trop lente et trop modeste. La balle est dans le camp du parlement désormais.

Dans un sondage commandé par «Le Temps», les Suisses se disent favorables à des primes maladie en fonction du revenu. Une initiative en ce sens est lancée par votre parti. Qu’en pensez-vous?

La population a toujours refusé jusqu’ici les projets de caisse unique. Pour autant, la situation actuelle ne satisfait plus la population. On ne le voit pas seulement dans votre sondage, on le voit dans la difficulté croissante à payer les primes maladie. C’est un véritable problème. Repenser le financement du système de santé devient un enjeu important. Maintenant, il ne m’appartient pas de prendre position sur le modèle du Parti socialiste. Le débat politique sera intéressant, parce que ce modèle ne se contente pas de fixer un pourcentage mais prend les revenus en considération dans la fixation des primes, et parce qu’il a un paradigme clair, avec la gratuité pour les jeunes de moins de 18 ans.